Toubacouta, Sénégal

 

 

Aiguisée comme une guillotine, la lame de la hache sectionne l’arbre. Précision chirurgicale. Tout en muscles, en torse bombé et en sueur, le bucheron pose son outil, s’arque-boute et contemple son oeuvre. Sans fracas, le rognier s’est couché avec douceur dans la forêt de Sangako. Une équipe de deux autres bucherons prend le relais pour débiter le tronc. En dix minutes, l’affaire est pliée. Les rondins finiront bientôt leur vie sous la marmite bouillonnante des feux de cuisson.

 

 

Cette scène, répétée depuis des lustres dans les forêts sénégalaises, n’est pas anodine. Avant de tomber, le palmier a été ciblé. Tracée sur les arbres sélectionnés, une ligne rouge détermine chaque tronc à abattre. Seule, la force des biceps est autorisée sous la canopée. Les tronçonneuses sont interdites pour éviter les abus de coupes massives et incontrôlées. Cette nouvelle manière de gérer la forêt est, en soi, une révolution culturelle.

“C ‘est une bénédiction pour tout le monde. Avant, on ne savait pas comment faire. Maintenant, on a des revenus grâce à une gestion équilibrée de la forêt”

Kabas Diouf

Président du comité inter-villages

« Ce que nous avons entrepris dans cette forêt est unique, témoigne Jean Goepp, directeur de l’ONG Nebeday, dont les actions sont déployées dans la région du Delta du Sine Saloum. Depuis 2017, nous avons développé un projet de plan d’aménagement participatif qui englobe 24 villages. C’est l’aboutissement de trois ans de réunions, de sensibilisations des populations et de négociations avec l’ensemble des acteurs publics et privés sur la meilleure manière de gérer, ensemble, la forêt et de veiller à sa régénération à travers un système de tournante entre différentes parcelles. »

La saison des pluies se fait attendre depuis plusieurs semaines et les goûtes tombées la veille ne suffisent pas à rassurer les villageois accourus pour enraciner les plants procurés par l’ONG. Président du comité inter-village, Kabas Diouf salue  cette démarche salvatrice. « C’est une bénédiction pour tout le monde, lâche-t-il, tout sourire. Avant, on ne savait pas comment faire et maintenant on a des revenus grâce à un gestion équilibrée de la forêt. Les revenus sont partagés selon une clef de répartition entre les exploitants, les chefs de village, les éco-gardes, les communes et le comité inter-villages. Chacun s’y retrouve…»

Sous la main de Men Diakhathe,  la ligne rouge autorise les coupes.         © Christophe Schoune

“Quand nous reviendrons ici dans huit ans, les espèces plantées, qui étaient abondantes autrefois, se seront régénérées”

Men Diakhathe

Chargée d’études chez Nebeday

Haut : Légende

Les revenus des produits de la coupe bénéficieront aux femmes. © Christophe Schoune

Responsable du suivi des évaluations du pôle forêt de Nebeday, Men Diakhathe interpelle les exploitants avec bienveillance et fermeté sur des coupes jugées peu conformes aux règles de l’art.    « C’est tout un apprentissage, souligne-t-elle. Des éco-gardes ont été désignés dans chacun des villages impliqués dans la gestion communautaire de la forêt. C’est eux qui marquent les arbres. On se focalise sur cinq espèces et la forêt a été divisée en trois blocs. Un bloc équivaut à huit parcelles d’exploitation. Chaque année, les villageois travailleront sur trois parcelles maximum. Ce qui signifie que nous  reviendrons ici dans huit ans quand les espèces plantées, qui étaient abondantes autrefois, se seront régénérées. »

Contrôlés, les revenus des produits de la coupe proviennent notamment du charbon de bois et bénéficieront aux femmes. Leur coopérative rachètera chaque sac de charbon à 5500 CFA (NDLR:  8,25 euros) pour les revendre à 6500 CFA (NDLR : 9,75 euros). « La coupe de cette parcelle devrait rapporter 45 sacs de charbon de bois, estime un des éco-gardes, ce qui est encore peu en comparaison avec d’autres zones de production de la région. Comme le système se met en place, certains tentent encore d’y échapper. Mais lorsque l’on saisit un clandestin qui essaye de « faire une meule », on la saisit et on la revend.»

Camine Diamey est l’un de ces exploitants « agréés » qui perçoivent 40 % des revenus tirés de la forêt. Un peu plus haut, en bordure du village de Sam Pampa, Camine gère son aire de fabrication de charbon de bois. Sculpté comme les lignes d’un vieux tronc, son visage se penche sur les rondins. Avec parcimonie, cet homme usé sélectionne et pose les morceaux de bois les uns après les autres pour réaliser un « serrage » d’un mètre de haut sur un mètre de large. Les gestes du maitre du feu sont précis et s’enchainent pour construire un échafaudage de milliers de rondins de taille et différentes dont il est le seul à connaître les plans. Le coeur de la meule et du brasier est fin prêt et enseveli sous une nappe de sable. Allumée à l’aube, le lendemain, la meule se consumera pendant une semaine sous l’oeil attentif de Camine.

“Les anciens disent que planter, c’est le travail de Dieu.
C’était peut-être le cas quand il y avait 4 millions de personnes.
Mais cela n’est plus possible aujourd’hui…”

Jean Goepp

Directeur de Nebeday

Directeur de l’ONG Nebeday, Jean Goepp s’appuie sur la jeunesse sénégalaise pour changer les mentalités. © Christophe Schoune

Cette deuxième année de gestion au sein de la forêt de Sangako raffermit la volonté des responsables de Nebeday d’inventer un modèle susceptible d’inspirer le Sénégal.

« Quelques forêts sont gérées durablement et c’est cela qui donne de l’espoir, plaide Jean Goepp. Ce modèle participatif est la meilleure manière d’avancer dans l’intérêt des populations et de l’environnement. Notre, objectif, cette année, est de planter 400.000 arbres dans la région. Mais il faut planter autant d’arbres dans la tête des gens que dans la forêt. Les parents de ces enfants n’ont jamais planté un arbre sauvage dans un milieu sauvage durant leur vie. On est passé de 4 à 14 millions de Sénégalais en quelques décennies. La pression anthropique est considérable et les familles ont besoin de bois et de charbon de bois pour cuisiner. Les anciens disent que planter, c’est le travail de Dieu. C’était peut-être le cas quand il y avait quatre millions de personnes. Mais cela n’est plus possible aujourd’hui quand on sait que la plus grande forêt de la région a été réduite en charbon de bois. »

Changer les mentalités, c’est d’abord travailler avec les enfants, les femmes et les acteurs de changement pour transformer la perception de l’arbre. C’est le coeur du travail de sensibilisation mené en amont et pendant trois ans dans chaque village par Nebeday. Au coeur du dispositif : une fiction réalisée en Wolof où l’on voit un enfant prendre son grand-père par la main. Ce soir-là, ils sont près d’une centaine à être venus assister à une projection dans un village éloigné. Pas d’électricité ? Rien de grave. Le film sera projeté sur un écran portable à l’aide d’une batterie.   

« On doit redonner vie à cette nature. Pas moins de 215 hectares de forêt disparaissent chaque jour au Sénégal, poursuit Jean Goepp. C’est l’équivalent de 300 terrains de football ! En comparaison, nos 400.000 arbres ne permettent pas de compenser grand chose…»

 La commercialisation du charbon de paille permet de lutter contre les changements climatiques et de procurer un revenu aux femmes.  © Christophe Schoune

Pour les acteurs de la forêt participative, la question de la séquestration du carbone est neuve et les moyens font défaut pour financer des instruments de mesure et des programmes de suivi qui permettraient d’évaluer le stockage du CO2 engendré par le nouveau système de rotation de gestion durable de la forêt. « Le plus important, c’est qu’il y a des plans d’aménagement des forêts, relève Men Diakhathe. A partir de 20 hectares, on doit aller vers cela et dès lors mettre tout en place pour viser la neutralité ou mieux, de stocker du carbone. J’espère que ces calculs pourront être établis bientôt pour montrer tout le bien-fondé de notre action pour nous adapter et lutter contre les changements climatiques. »

Christophe Schoune

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