Contrer l'évaporation des terres fertiles

Christophe Schoune

Face à l’accaparement des terres fertiles, dans les région des Niayes, des acteurs environnementaux et des artistes se mobilisent

Lac Tamna, Sénégal

Sécheresse, pompages, érosion, projets pharaoniques, urbanisation galopante… Dans la grande banlieue de Dakar, la lutte pour la sécurité alimentaire passe par la maitrise du « foncier ».

Un combat difficile que mène l’association Enda Pronat, main dans la main avec les populations locales. Face aux pressions multiples, Mariam Sow est à la pointe de cette résistance sociale et environnementale.

Mariam Sow, et Matar Ndoye, au bord du lac Tamna asséché. © Christophe Schoune

“L’hivernage débute avec pratiquement un mois de retard. Ce problème de sécheresse persistante se cumule avec la démultiplication des forages dans la région.”

Allassale Ndoye

Maire de Diender

Ce jour-là de juillet 2018, le thermomètre affiche 33 degrés à l’ombre. Sous l’arbre à palabre, Allassale Ndoye, maire de Diender, a réuni le conseil du village de Mbawane. La saison des pluies devrait faire germer les semis. Mais elle tarde à venir, comme ces dernières années : « Nous ressentons très fortement les conséquences des changements climatiques, assène Matar Ndoye. L’hivernage débute avec pratiquement un mois de retard. Ce problème de sécheresse persistante se cumule avec la démultiplication des forages dans la région. Ceux-ci nous pompent nos ressources en eau pour les consommations de la capitale. On se bat contre ces forages, mais l’Etat sénégalais refuse de nous donner une priorité pour l’accès à l’eau. On doit creuser des puits tus-mêmes d’une profondeur de 6 à 14 mètres. »
La discussion s’anime autour du tiep bou dien. Préparé par les femmes du village, le plat national fait l’unanimité. Pour le reste, chacun exprime son point de vue éclairé par l’âpreté des conditions de vie. Présidente de l’ONG sénégalaise Enda Pronat, Mariam Sow est une figure respectée sur les enjeux environnementaux. Depuis plus de trente ans, cette grande dame milite contre l’accaparement des terres et pour la dignité des paysans.

Après avoir écouté l’assemblée, Mariam s’exprime avec une forme de gravité.  « Une personne qui vend ses terres le fait peut-être de son propre gré, souligne-t-elle. Mais les jeunes doivent être au courant que ce n’est pas autorisé dans beaucoup de cas. Ce sont     « les paysans du dimanche », qui investissent dans la terre pour faire travailler les populations et en retirer les bénéfices. Les chefs de village ont un rôle clef pour informer les jeunes et empêcher cela… »
Se sentait-il visé ? Allassale Ndoye, le maire du village, réplique en faisant aveu d’impuissance : « Mon rôle est de porter le « plaidoyer pour le bien-être de la population. Mais le président sénégalais doit accompagner les producteurs et les agriculteurs face aux menaces qui nous assaillent. L’Etat doit renforcer ses aides. Je suis contre la vente de terres, mais je ne peux pas l’empêcher.»
A quelques kilomètres de là, Mariam Sow nous emmène dans une zone maraîchère qui borde un massif dunaire. Au loin, on devine le gigantesque site minier de Diogo. Celui-ci exploite depuis 2014 un des plus importants gisements au monde d’ilménite et de zircon, des minerais utilisés dans l’industrie du bâtiment, sur une centaine de kilomètres, entre Dakar et Saint-Louis.

“Grâce à des techniques peu coûteuses de lutte contre l’érosion, nous avons pu récupérer une centaines d’hectares dans sept villages”

Mamadou Sow

Chargé d’études chez Enda Pronat

« Les plus belles promesses ont été faites à la population quand la concession a été octroyée à la société « Grande côte opération», constate Mariam Sow, Mais la pression sur les ressources s’est accentuée depuis lors et s’ajoute aux forages pétroliers à quatre kilomètres de la mer et aux projets de prélèvements de phosphates… Notre combat consiste à demander de respecter la loi foncière traditionnelle car nous sommes sur le domaine national qui doit privilégier l’usage agricole. Celui qui cultive ici avec sa famille depuis plusieurs générations, a une priorité qui ne peut pas être remise au cause pour l’intérêt de quelques-uns. »

« Les plus belles promesses ont été faites à la population quand la concession a été octroyée à la société « Grande côte opération», constate Mariam Sow, Mais la pression sur les ressources s’est accentuée depuis lors et s’ajoute aux forages pétroliers à quatre kilomètres de la mer et aux projets de prélèvements de phosphates… Notre combat consiste à demander de respecter la loi foncière traditionnelle car nous sommes sur le domaine national qui doit privilégier l’usage agricole. Celui qui cultive ici avec sa famille depuis plusieurs générations, a une priorité qui ne peut pas être remise au cause pour l’intérêt de quelques-uns. »

Un jeune paysan de la région des Nyaies, près de Dakkar. © Christophe Schoune

Préserver et soutenir le droit des populations et des agriculteurs à cultiver leur terre pour une meilleure sécurité alimentaire : c’est le coeur de l’action d’Enda Pronat dans cette région où les terres sont dégradées et où plusieurs villages se sont attelés à la construction d’ouvrage anti-érosif du côté de Keur Moussa, commune de 40.000 habitants située à 50 kilomètres de Dakar.
« Nous organisons depuis plusieurs années des formations auprès des populations, principalement les femmes, sur la récupération des terres avec des ouvrages anti-érosifs, explique Mamadou Sow, chargé de projet en agro-biologie chez Enda Pronat. Ces moyens contribuent à la réduction du ruissellement et au retour de la végétation. Nous avons pu, grâce à ces techniques peu coûteuses, récupérer une centaine d’hectares de terres dégradées dans sept villages. »
Ce matin, elles sont une trentaine de femmes à se regrouper aux abords du village de Lene. Avec l’appui d’un groupe de jeunes volontaires Européens de l’organisation Quinoa, les femmes du village s’apprêtent à construire un pont filtrant. Une pluie torrentielle déchire le ciel et inaugure la saison d’hivernage. Acheminant les cailloux aux forceps, ces femmes chantent la pluie. Mère de 7 enfants, Absa Diouf, prend sa part en transportant les cailloux vers un chemin creux. « Nos maris sont à Dakar pour y travailler pendant la saison des pluies, explique-t-elle. Ces travaux sont physiques, mais ils font partie de notre quotidien et nous avons été formées pour cela… »

Favorisant l’infiltration de l’eau, la rétention des particules des sables et des sédiments, la dissémination de ces ouvrages façonnés en quelques heures a amélioré la texture du sol. Ménageant un cercle vertueux, la restauration des sols a favorisé la régénération des espèces végétales, elle-même bénéfique pour l’élevage domestique qui peut désormais de bénéficier de nouveau points d’eau où les animaux peuvent venir s’abreuver.
Ainsi, les terres récupérées sont aujourd’hui valorisées par les exploitants familiaux. Les cultures de l’arachide et du niébé ont même pu être réintroduites dans certains villages.
Après avoir mis l’accent sur la lutte anti-érosive pendant plus de 6 ans, les populations bénéficiaires peuvent aujourd’hui travailler sur la mise en valeur des terres récupérées à partir des techniques de production agro-écologiques (reboisement, fertilisation organique, association de cultures, etc.) et la commercialisation de leurs production, note Mamadou. Mais cet équilibre demeure fragile face à l’urbanisation et à la pression exercée sur le foncier… »

© Christophe Schoune

© Christophe Schoune

Non loin, le nouvel aéroport international Blaise Diagne, inauguré en 2017, vrombit. Privant les populations de près de 2500 hectares de terres cultures, ce nouveau phare aéroportuaire d’Afrique de l’Ouest a contraint une partie des populations à être relogées dans un village clef sur porte. A la pression foncière et aux promesses de compensation non tenues pour les communes de la région, s’ajoute l’enjeu de l’eau et de forages « réservés pour les toilettes des passagers de l’aéroport plutôt qu’aux agriculteurs ». Une goutte qui qui fait déborder le vase de l’amertume. Mais il pleut enfin ce 20 juillet. Une pluie battante qui noie les critiques et plonge le village dans une forme d’allégresse vitale.

Christophe Schoune

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