La nouvelle guerre du Vietnam

Christophe Schoune
Parmi les cinq pays les plus affectés de la planète, le Vietnam fait face à l’intensité des bouleversements climatiques.

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Parmi les cinq pays les plus affectés de la planète, le Vietnam fait face à l’intensité des bouleversements climatiques. La Belgique, qui vient de clôturer son programme de coopération, y a financé des projets ambitieux d’adaptation. Coincée entre les deltas du Mékong et du Fleuve rouge, entre montagne et mer, la province de Hà Tinh veut résister à la fureur des éléments et limiter les migrations en cours. Immersion en période sèche.

Séparés de la lagune par une digue en béton, les bassins d’aquaculture se succèdent. Les uns après les autres, ils dessinent le puzzle côtier de la commune de Thach Mon, dans la province de Hà Thin, une des plus pauvres du pays. Thi Kim Cuc sort de sa poche un chapeau en forme d’origami. Elle le déplie sous un vent puissant, se protège du soleil, avant de plonger vers la jeune mangrove qui tourne le dos aux bassins de crevettes.

« La mangrove est une forêt marine qui protège les zones côtières des tempêtes et des typhons, elle joue un rôle très important dans la séquestration du carbone et permet de maintenir une sécurité alimentaire en procurant des revenus de pêches aux femmes, principalement, constate la professeure d’écologie à l’université de Thuyloi, à Hanoï. Cette zone de 165 hectares a été plantée en décembre dernier grâce au soutien de la coopération belge. Elle se porte bien ! Les communautés commencent à comprendre qu’il est important de restaurer ce qui a été détruit ces dernières décennies. Contrairement au développement non soutenable de l’aquaculture en bord de mer. »

“Entre l’état de panique légitime et le déni, tout le monde parle du climat au Vietnam”

Ian Wood

Ingénieur

Chiffres à l’appui, la chercheuse soutient la pertinence socio-économique des programmes de restauration de ces forêts immergées. Dans une étude réalisée pour l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), Thim Kim Cuc a démontré que le nombre de personnes récoltant quotidiennement des coquillages et crustacés dans les mangroves restaurées est supérieur d’environ 30 à 40 % à celui des mangroves plus clairsemées.

« La valeur déclarée de la collecte de produits aquatiques était six fois supérieure dans les forêts matures que nous avons analysées dans plusieurs communes du Nord en 2013, note-t-elle. C’est d’autant plus important que les femmes, davantage touchées par la pauvreté, sont les premières à bénéficier de cette activité économique. »

Malmené par les pressions foncières dues à la croissance démographique, le développement de l’aquaculture et de l’industrie, l’écosystème mangrove a perdu plus de 60 % de sa superficie au Vietnam en moins d’un siècle. Si la tendance à sa destruction massive semble freinée, sa restauration à large échelle et son équilibre demeurent précaires, notamment en raison de la prolifération des insectes lors des épisodes de sécheresse de plus en plus intenses en été.

Situé dans le top 5 des pays les plus exposés, le Vietnam estime à 2,6 milliards de dollars la facture annuelle des coûts liés aux impacts des changements climatiques. Selon les statistiques les plus récentes, six à huit typhons, tempêtes et dépressions tropicales d’une grande intensité frappent chaque année le pays. Avec une trajectoire souvent imprévisible dans les provinces du Centre et du Nord. La Belgique, à travers son agence de développement Enabel, vient d’y boucler un programme de coopération de cinq ans en grande partie centré l’adaptation aux changements climatiques dans trois provinces, dont celle de Hà Tinh, où Climate Voices s’est rendu en juin 2019.

Sur les rives d’une mangrove restaurée, Tran Con Vien admire son travail. Avec la communauté villageoise, il a activement participé au programme de replantation. Du Nord au Sud du Vietnam, restaurer « la forêt de mer » est depuis dix ans son activité principale. « Si la digue qui protège les cultures et les bassins d’aquaculture se rompt, c’est le garde-manger de trois cent mille personnes qui disparaitra dans cette commune, dit-il. C’est arrivé à d’autres endroits. J’ai replanté beaucoup de mangroves et je constate l’effet sur la protection contre des typhons dont l’intensité est plus forte aujourd’hui. Partout où nous replantons des mangroves, nous nous renforçons contre les changements climatiques. Mais elles n’empêcheront jamais la mer de monter. »

Tran Con Vien, acteur du programme de replantation de la mangrove depuis dix ans

Pour soutenir le Vietnam dans cette nouvelle guerre contre les changements climatiques, la Belgique a consacré 31 millions d’euros — plus de la moitié de son programme d’aide bilatérale — ces cinq dernières années au financement des programmes d’adaptation et de « croissance verte », dans le domaine de l’agriculture soutenable notamment.

« Ce qui a été entrepris ici depuis 2013 est très important et cela a été souligné dans le rapport d’évaluation externe de cette coopération », précise l’ingénieur Australien Ian Wood.

Spécialiste dans les pays d’Asie du Sud-Est, Ian Wood a coordonné l’élaboration de plans d’adaptation dans trois provinces pour Enabel, l’agence de développement belge. Il détaille les cartes en dessinant leur réseau hydrographique : « Dans ces régions très vulnérables, les pluies sont plus intenses aujourd’hui, explique-t-il. Elles ont des conséquences extrêmement rapides et dommageables sur les cultures et les populations endéans les 24 heures. Ma plus grande satisfaction est d’avoir pu travailler sur le fond, pendant trois ans, avec les acteurs publics, pour déterminer les réponses les plus adéquates. Entre l’état de panique légitime de certains et le déni des autres, les perceptions varient, mais tous les acteurs rencontrés parlent du climat aujourd’hui… » 

“En été, c’est la sécheresse qui domine”

VoTa Dai

Architecte

Au « réservoir » de Binh Lang, non loin de Vinh, la capitale de la province de Ngh An, l’eau est également au centre de l’attention. Ici, la Belgique a contribué au financement d’une écluse et d’un bassin de rétention aménagé en… plaine de jeux, sur une superficie de 5 hectares.
« A l’avenir, ce type d’ouvrage va nous permettre de mieux réguler l’eau en espérant limiter les inondations, estime VoTa Dai, architecte vietnamien chargé du suivi de ce projet pilote. Mais en été, c’est la sécheresse qui domine. Il fait trop chaud à cette heure-ci, c’est pour cela qu’il n’y a pas d’enfants sur les jeux. »

A l’évidence, les provinces du centre font aujourd’hui l’expérience de jours de canicule de plus en plus nombreux. « Les analyses démontrent que les jours où il fait plus de 45 degrés se multiplient, note Ian Wood. Cela impacte tout le système du vivant, l’agriculture, les réserves en nourriture, la consommation d’eau qui augmente à cause de la chaleur… D’un côté, les régimes de pluie changent et de l’autre la demande en eau potable doit suivre. Cela signifie que la gestion de l’eau devient une des clefs de l’adaptation. »

Selon une estimation médiane publiée dans un rapport de la Banque mondiale fin 2018, quelque 10 millions de Vietnamiens sont aujourd’hui confrontés aux inondations extrêmes dans les deux grands deltas. Ce même rapport considère que 18 millions de personnes, soit plus d’un cinquième de la population vietnamienne, seront affectées par l’élévation du niveau de la mer entre 2035 et 2044. C’est demain !

Silencieux, un mouvement migratoire semble s’être amorcé au départ du delta du Mékong qui souffre notamment de la salinisation des terres due à l’élévation du niveau de la mer. « Au cours des dix dernières années, environ 1,7 million de personnes ont émigré de ces vastes étendues de champs, de rivières et de canaux, alors que 700 000 seulement y sont arrivées, constate Van Pham Dang Tri, professeur à la Can Tho University. Le taux de migration net depuis les provinces du delta est plus de deux fois supérieur à la moyenne nationale, et même plus élevé dans les zones les plus vulnérables au climat. Cela signifie qu’il y a quelque chose d’autre – probablement lié au climat – qui se passe ici. »

Du Nord au Sud, une nouvelle mobilisation est déclarée au Vietnam. La guerre du climat sera sans doute la plus difficile à gagner. — 

Christophe Schoune

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